On sait quelle puissance
de suggestion possède la parole. Par sa répétition,
elle peut subjuguer notre volonté, annihiler notre libre
arbitre. Elle peut également agir sur nos réflexes,
modifier les actions mécaniques ou chimiques se
produisant à notre insu dans notre organisme. Ainsi, on
peut, par suggestion verbale, accélérer le rythme du
coeur, provoquer une formulation plus abondante de
globules blancs, etc... Cette suggestion par les mots
agit, avec plus d'intensité encore, sur notre psychisme.
C'est sur elle que se base les poêtes comme les chefs
sachant s'imposer à la foule. Mais, si la parole est un
des moyens de suggestion les plus puissants, elle n'est
pas le seul. A ce point de vue, nos cinq sens sont
qualitativement égaux. Chacun d'eux peut transmettre à
notre volonté et à notre organisme les ordres d'une
volonté extérieure. En particulier, une odeur
peut agir sur nous aussi bien qu'une parole ou un son
musical. Dans la présentation du PARFUM VII, il est
rappelé comment un linge imprégné de l'odeur naturelle
d'une femme put agir sur les sentiments d'un roi de
France. On pourrait citer bien d'autres exemples
analogues. Plutarque rapporte qu'Alexandre le Grand
répandait naturellement une suave odeur de violette.
Remarquons que ce n'est peut-être pas là une
bienveillante fantaisie de la nature ainsi que le
supposaient les anciens. Les Romains savaient que si l'on
absorbe de petites quantités d'essence de térébenthine,
celle-ci est transformée par l'organisme en un produit
sentant la violette, qui est éliminé par la
transpiration. Aussi les raffinés buvaient-ils toujours
un peu de cette essence avant de se rendre à un banquet.
Alexandre le Grand connaissait probablement cette recette.
On dit que c'était en grande partie à son odeur
naturelle que Don Juan devait ses légendaires succès
féminins. On en a dit du reste autant de Raspoutine ; il
devait sans doute inspirer uniquement des passions
charnelles puisque, à ce que prétendent ceux qui l'ont
approché, son odeur naturelle se rapprochait fort de
celle du bouc. C'est un fait connu que chaque individu a
son odeur propre. Les aveugles, dont tous les sens autres
que la vue sont étrangement développés, reconnaissent
facilement les gens en se basant soit sur le son de leur
voix, soit sur leur odeur. Nous ne prenons généralement
pas garde à ces odeurs lorsqu'elles ne sont pas d'une
nature ou d'une intensité anormale, mais notre
subconscient ne les perçoit pas moins. Elles jouent sans
doute un rôle important dans les impressions de
sympathie ou d'antipathie que nous inspirent les gens
avec lesquels nous sommes en relations. Chaque pays
possède lui aussi son odeur propre. Elle n'a évidemment
rien de mystérieux ; elle est la résultante de celles
de diverses plantes et animaux qui y vivent, des
marchandises que l'on y entrepose, etc... Mais elle se
fixe dans notre mémoire aussi bien qu'une lumière
particulière ou un accent local ; elle collabore à la
formation de l'impression que nous en conservons. Nous
avons entendu citer le cas d'un conservateur de musée
ethnographique qui n'avait jamais quitté la France, mais
recevait de nombreux envois d'objets curieux de toutes
les parties du monde. Leurs diverses odeurs s'étaient si
bien fixées dans sa mémoire qu'il pouvait reconnaître
l'origine d'une caisse rien qu'en la flairant. On sait l'importance,
dans la formation de nos habitudes, des rêflexes
conditionnés : lorsqu'un acte est généralement
accompagné d'une sensation définie, en provoquant celle-ci
artificiellement, on déclenche celui-là. La vue des
mets provoque une salivation abondante, mais celle-ci
peut également être occasionée par la simple vue de la
personne qui les apporte, par l'audition de la cloche
annonçant que le repas est servi, etc..... On peut de
même lier par un rêflexe conditionné une odeur à un
acte ou à un sentiment. Qu'est-ce que l'odeur et comment
agit-elle ? Depuis l'antiquité, les savants ont soutenu
à ce sujet des opinions contradictoires. Les uns
prétendent qu'il s'agit de projections matérielles, que
nous percevons une odeur lorsque les vapeurs d'un corps
odorant parviennent à notre muqueuse. Les autres disent
que le sens olfactif est, comme ceux de la vue et de l'ouïe,
impressionné par des radiations. Celles-ci seraient
émises par les parfums. Nous n'avons pas à discuter ici
ces deux hypothèses ; bornons-nous à constater que les
récentes découvertes de la physique enlèvent beaucoup
de son importance à la distinction entre vapeurs et
radiations. Il est très utile de remarquer que l'on
confond souvent certaines sensations olfactives,
gustatives et tactiles. Ainsi l'ammoniaque n'a pas d'odeur
; il est sans action sur le nerf olfactif. Ce que nous
percevons lorsque nous en respirons, c'est une sensation
tactile provoquée par une irritation du nerf trijumeau.
En revanche, la vanille n'a pas de goût, et ceux qui
sont atteints de paralysie du nerf olfactif n'en
perçoivent pas la présence dans les aliments. Lorsque l'on
étudie les effets des parfums, il faut également tenir
compte des phénomènes de fatigue ou d'accoutumance qui
sont très importants. Nous ne pouvons pas percevoir
pendant longtemps la même odeur ; il arrive rapidement
un moment où nous ne la sentons plus. Les parfumeurs se
basent sur ce fait pour procéder à l'examen olfactif
des échantillons qui leur sont soumis. Il les sentent
une première fois pour identifier leur constituant
principal, celui dont l'odeur couvre toutes les autres (dans
certains parfums) Ils mettent alors le nez sur un flacon
contenant ce produit à l'état pur et le respirent jusqu'à
ce que leur odorat en soit fatigué. Ils sont immunisés
contre cette première odeur et peuvent reprendre l'échantillon
à examiner ; ils perçoivent cette fois les autres
produits qu'il contient. Que nos lectrices nous
permettent d'attirer leur attention sur ce fait. Mesdames,
lorsque vous vous mettez du parfum, vous le sentez
pendant un moment, puis vous ne le sentez plus. Cela ne
veut pas dire qu'il soit évaporé, mais simplement que
vous l'avez respiré pendant assez longtemps pour avoir l'odorat
saturé. Il ne faut donc pas en remettre, vous seriez
ensuite trop parfumées. Voici dans le même ordre d'idées
une autre conséquence de cette observation : il arrive
qu'un parfum vous plaise beaucoup lorsque vous le
vaporisez ; puis, au bout d'un moment, son odeur vous
paraît moins fine ou même franchement désagréable. L'explication
de ce fait est simple. Votre parfum est préparé avec un
mélange de plusieurs essences , de quelques unes à
quelques dizaines . L'accoutumance se produit plus
ou moins rapidement pour chacune de leurs odeurs.
Finalement, vous ne percevez plus que l'odeur d'une
partie des constituants. Mais cela n'est pas un
inconvénient que pour vous. Vous pouvez donc continuer
à utiliser votre parfum. A moins que....Mais au fait,
pour qui vous parfumez-vous ?
Editions du
CHARIOT .
|