Certaines personnes ont
une tache dans l'iris de l'oeil; cette anomalie
anatomique passe généralement inaperçue ou est
considérée comme n'ayant pas plus d'importance
qu'un grain de beauté. Toutefois, dans certains
pays, on se méfie de ceux qui présentent cette
particularité. On dit qu'ils ont le mauvais
oeil et on les soupçonne de pouvoir et
vouloir commettre par voie surnaturelles les
pires méfaits.
Au XVI" sIècle, les personnes ayant le
"mauvais oeil" étaient suspectées de
sorcellerie.
Nous avons recherché quelle pouvait être l'origine
de cette croyance au mauvais oeil. Voici celle
qui nous paraît la plus probable: dès la plus
haute antiquité, les hommes remarquèrent que
certains d'entre eux possédaient un pouvoir
spécial leur permettant de prédire l'avenir, d'avoir
connaissance d'événements se produisant dans
des endroits éloignés, de guérir les malades,
etc... L'imagination aidant, on ajouta et mêla
à leurs pouvoir réels toutes sortes de pouvoirs
supposés; ils furent sensés être capables d'envoyer
des maladies, d'agir sur les phénomènes
naturels tels que la pluie, la foudre, etc...
Bref, de vaincre toutes les contraintes que nous
impose la nature.
Ainsi naquit le sorcier.
Mais n'est pas sorcier qui veut! Il s'agissait
avant tout pour les primitifs de pouvoir
reconnaître les rares individus qui possédaient
les dons précieux de sorcellerie. Aussi
recherchèrent-ils des caractères anatomique
moins physiques, facilement observables; qui
fussent la marque des dons psychiques
exceptionnels.
De nombreux signes furent ainsi reconnus. Ils
sont variables suivant le temps et le lieu; les
auteurs les plus anciens mentionnent que les
individus nés les yeux ouverts ou ayant
justement une tache dans l'iris de l'oeil
possèdent des dons divinatoires et le pouvoir de
guérir les maladies. Les indiens (peaux-rouges)
accordaient ces qualités aux somnambules.
La religion et la science ne restèrent pas
longtemps en bons termes avec leur mère commune:
la magie. On peut résumer les directions dans
lesquelles évoluèrent magie et religion en
disant que la première impose
aux dieux sa volonté, tandis que la seconde les prie.
Par suite
de son heurt avec la religion, principalement la
morale religieuse, la magie se scinda en deux
branches :
La magie blanche ou divine
et la magie noire ou diabolique.
Au Moyen-Age, magie et christianisme se
développèrent parallèlement, s'influençant
mutuellement. Par suite de cette influence
réciproque, elles finirent par arriver à une
unité de doctrine : elles croyaient l'une et l'autre
en Dieu et au diable, mais tandis que la
première invoquait Dieu, la
seconde évoquait le diable.
Toutefois, la religion avait une force qui
manquait à la magie : elle était non seulement
puissance spirituelle mais encore puissance
temporelle. Elle en profita pour oppresser sa
rivale, prenant à son compte les procédés et
les rites de la magie blanche et persécutant les
sorciers accusés de s'adonner à la magie noire
qui furent poursuivis et châtiés
impitoyablement. Seuls échappèrent à ces
mauvais traitements ceux qui purent intéresser
à leurs pratiques quelque grand seigneur .
Durant le Moyen-Age, puis au XVlè et XVIlè
siècles, on admettait que la puissance magique n'est
jamais naturelle à l'homme, mais peut s'acquérir
que par un pacte avec le diable.
C'était du reste là l'avis des sorciers aussi
bien que de ceux qui les poursuivaient.
On retrouve dans de vieilles archives encore bien
des contrats passés en bonne et due forme entre
des aspirants sorciers et Satan. Ce dernier
apposait au cours de cérémonies aux rites
compliqués sa signature sur les parchemins. Mais
il ne se bornait pas à cela, il marquait
ceux auxquels il avait - au prix de leur âme -
accordé une puissance surnaturelle.
Dès qu'un individu était suspecté de magie -et
il suffisait pour cela de simples dénonciations
-on le soumettait à un examen physique minutieux
pour trouver le signe par lequel sa
culpabilité devait être prouvée. Ces signes,
généralement appelés "marques de la
bête", étaient soit des parties de
peau insensibles et froides, soit des taches dans
les yeux. Certains sorciers, ou prétendus tels,
n'en possédaient pas, qu'importe! on admettait
que Satan avait fait sa marque sur une partie
interne du corps, ce qui rendait son observation
impossible. C'est de cette époque que date l'expression
de mauvais oeil.
Cette petite particularité fut donc tout d'abord
considérée comme la preuve d'une puissance
surnaturelle très recherchée accordée
naturellement à certains individus privilégiés,
puis comme la marque infâmante d'un pacte avec
le diable. C'est sous ce dernier aspect que son
souvenir s'est perpétué parmi nous.
On craint encore dans les Landes ceux qui ont le "mauvais
oeil" comme on craint à Naples les "Jettaturas"
qui se reconnaissent à la même
particularité (ce terme est dérivé de gettare
le sorti : jeter les sorts)
Lorsqu'une croyance se retrouve ainsi dans
plusieurs civilisations et s'est maintenue vivace
pendant un grand nombre de siècles, il faut se
garder de la nier sans plus, de la condamner par
de ces expressions, si à la mode au début de
notre siècle, telles que : "ce sont des
superstitions dont la science moderne nous a
débarrassés". Ces expressions ne veulent
rigoureusement rien dire, puisque ces "superstitions"
font généralement partie de domaines que la
science n'a pas encore explorés ou dont elle n'a
qu'ébauché l'exploration. Il a été remarqué
que les individus présentant cette tache dans l'oeil
ont fréquemment des dons psychiques.
Nous retrouvons là une remarque que l'on fait
bien souvent lorsque l'on étudie des croyances
anciennes; l'erreur des anciens était une
erreur de déduction et non une erreur d'observation.
Les hommes furent de tout temps de bons
observateurs. Cette qualité était du reste
indispensable aux hommes primitifs menant une vie
tout à la fois de chasseur et de gibier.
Nous qui disposons de télescopes nous permettant
de voir très loin et de microscopes nous
permettant de voir ce qui est tout petit, nous
semblons perdre la faculté de bien observer ce
que nous pouvons voir avec nos deux yeux.
Les primitifs, eux, mettaient à profit au
maximum leurs facultés d'observation. Mais ils
raisonnaient souvent mal, confondant leurs
désirs avec les réalités, se laissant emporter
par leur imagination. Et le savant moderne sait
combien il lui est difficle de ne pas tomber dans
le même travers.
La croyance au mauvais oeil est
donc basée sur une observation juste et n'a d'absurde
que toutes les légendes que l'on tissa autour,
légendes qui valurent à bien des milliers de
nos ancêtres le macabre honneur de monter sur le
bûcher.
Liliane
GENIN-MUCHERY © Editions du CHARIOT
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